Un penseur français qui refusait les illusions
Yves Lacoste s’en est allé samedi à l’âge de 96 ans. Le géographe et géopolitologue, fondateur de l’école française de géopolitique, laisse derrière lui une œuvre qui a marqué la pensée française de manière durable. Son influence ? Une formule devenue célèbre : « La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre ».
Cette phrase, lancée en 1976 dans un ouvrage iconoclaste publié chez François Maspero, a fait scandale à l’époque. Mais elle exprimait une vérité que beaucoup voulaient ignorer : comprendre le monde, c’est d’abord comprendre les enjeux territoriaux, les ressources, les frontières et les puissances qui les contrôlent.
Réintégrer le politique dans la géographie
La contribution majeure de Lacoste au sein de la communauté des géographes ? Avoir « réintégré le politique dans le champ de la géographie », selon Béatrice Giblin, directrice de la rédaction de la revue Hérodote, que Lacoste lui-même avait fondée. Une géopolitique qu’on qualifie de « démocratique et citoyenne », précise-t-elle.
Ce que cela signifie concrètement : la géographie n’est pas une discipline neutre décrivant des cartes inoffensives. Elle expose les rivalités réelles entre les peuples, elle explique pourquoi les États cherchent à contrôler tel détroit, telle montagne ou telle ressource. Elle décode les conflits réels, pas ceux que construisent les idéologies.
Une leçon de lucidité pour notre époque
À une époque où le discours dominant prêche le village global, la fin de l’histoire et l’harmonie international, Lacoste rappelait une réalité que les Aquitains, attentifs à la souveraineté et à la sécurité, comprennent bien : le monde obéit à des logiques de puissance. Les États existent. Les frontières comptent. Les intérêts nationaux demeurent.
Son approche n’était pas cynique, mais lucide. Elle invitait à comprendre plutôt qu’à ignorer. Elle poussait citoyens et décideurs à saisir comment le territoire façonne les rapports de force, comment la géographie enseigne ce que les diplomates oublient : que la proximité, l’accès aux ressources et la maîtrise de l’espace restent au cœur des enjeux mondiaux.
Voilà ce que laisse Yves Lacoste : une école de pensée française qui refusait les illusions confortables, qui parlait direct. Une leçon toujours utile pour décoder les tensions actuelles—régionales, nationales, internationales.